« Est-ce qu’il y a un problème » ?
L’inclusion des personnes handicapées est un enjeu majeur de nos sociétés. Pour le comité des droits des personnes handicapées de l’ONU, et l’audition de la France en 2021 par ce même comité, les deux constats et les deux rapports sont implacables : la France ne respecte pas tous les droits fondamentaux des personnes handicapées. La société n’est pas suffisamment accessible, les personnes handicapées sont victimes de discriminations systémiques et la France a encore une culture paternaliste, médicale, protectionniste, qui nous amène à la ségrégation. En 2026 ces constats restent d’actualité. Les problèmes qui concernent l’inclusion/discrimination sont souvent traités à travers deux angles : la mobilité et l’emploi. Et pourtant, bien d’autres aspects de la vie citoyenne quotidienne sont impactés par des phénomènes de discrimination, ou des volontés d’inclusion des personnes handicapées. C’est celles-ci que nous souhaitons interroger plus particulièrement.
Bien-sûr ce vaste sujet recouvre des réalités très diverses et variées. Nous nous contenterons dans cet article d’aborder la situation des personnes handicapées psychiques vivant en foyer de vie, mais les exemples pris peuvent aussi s’appliquer aux personnes âgées et handicapées en général. Ces personnes qui ne travaillent pas et sont soutenues au quotidien par des professionnels. Quelles sont les difficultés qu’elles peuvent rencontrer dans l’accès à leurs droits et citoyenneté ? Quels peuvent être les rôles des équipes accompagnantes à ce sujet ?
- Comprendre le handicap psychique :
Le handicap psychique est relativement « invisible » à priori. Néanmoins, ce type de handicap donne souvent à la personne concernée une « apparence » singulière, et une attitude physique et psychique aussi. Qu’est-ce que cela donne à voir aux personnes qui ne savent rien de la situation ? Quand elles croisent un résident qui, parfois, ne prête aucune importance à sa tenue vestimentaire, à sa coiffure, et qui en plus marche et parle d’une manière étrange. La personne qui ignore le contexte va développer des idées pour catégoriser ce qu’elle voit, ces idées ont une grande chance d’être pleines de stéréotypes sociaux. Et nous le constatons au quotidien, même dans le milieu du soin.
[Un résident, pourtant suivi de près au niveau médical, arrive dans un service hospitalier spécialisé pour une grave infection sur un membre, alors qu’il avait vu son spécialiste en libéral peu de temps avant. Le médecin hospitalier, scandalisé par l’infection qu’il constate, critique brutalement l’accompagnante pour une telle « négligence ». Puis il demande le nom du résident, l’accompagnante lui donne. Il s’exclame alors devant le résident et l’accompagnante : « c’est des cas sociaux ces gens ! »].
Nous pouvons aussi rapporter ces nombreuses consultations où le médecin n’ausculte même pas les résidents, ne parle qu’à l’accompagnante (qu’il fait souvent entrer sans demander le consentement du résident).
- Institutions et équipes : les premières discriminations ?
Nous voyons donc la faiblesse du niveau social à propos du handicap, même dans les milieux soignants. Les équipes d’accompagnement ont donc un travail énorme à fournir dans ce genre de situation, pour aider et en même temps respecter le résident, et faire respecter ses droits et sa dignité.
Mais une équipe et son institution doivent aussi se demander comment elles participent à ces discriminations, comment elles les alimentent. Plusieurs exemples sont intéressants à ce niveau :
- Un commerçant qui appelle le foyer quand il a un problème avec un résident : faut-il intervenir, ou demander à la personne de faire comme elle ferait avec un client normal ?
- Face aux médecins : entrer dans la consultation sans réfléchir ? Laisser un médecin ne pas ausculter et parler violemment au résident ?
- Devant un commerçant ou n’importe qui en ville, demander ou faire à la place du résident sous prétexte qu’il met plus de temps, ou qu’il ne fait pas « comme il faut » ?
- Faire les courses du résident à sa place ; choisir pour lui (car « c’est pas beau ce qu’il veut» ; « c’est trop cher »… ) ?
- Pour un spectacle : utiliser d’office la file prioritaire handicap sans demander aux résidents qu’on accompagne s’ils sont d’accord ou s’ils souhaitent la file ordinaire ?
- Garder l’argent du résident au bureau parce que c’est ce que souhaite son parent, qui est curateur d’ailleurs ! « Il ne sait rien faire, il va se faire voler, gardez tout au bureau » !
Tous ces exemples vécus nous montrent que la discrimination et la pratique de l’inclusion sont présentes au quotidien dans les actes d’accompagnement, et qu’il est parfois très complexe d’avoir une posture professionnelle de qualité. Le premier pas est de repérer ces enjeux, de ne pas se cacher derrière la blouse, et de constater que le professionnel est très exposé à être lui-même discriminant. En effet, pourquoi ferait-il attention à ça ?! Il est soignant auprès de personnes handicapées, ça ne suffit pas ?! Il respecte la personne handicapée, évidemment…
- Partage/inclusion : entre l’Institution et la Cité :
Les équipes doivent toujours être très vigilantes sur leurs propres pratiques, souvent discriminantes. Les institutions et les professionnels ne doivent-ils pas être aussi des ambassadeurs de ces questions dans la Cité ? Qui de mieux placé pour faire médiation entre les résidents et la Cité ?
Quelques exemples :
[Le foyer propose à une équipe s’occupant de jeunes enfants non handicapés, d’organiser des rencontres régulières entre les enfants et les résidents (pique-niques ; sorties jeux…). D’abord inquiète, l’équipe de la ville se rassure rapidement en voyant les liens se développer entre enfants et résidents].
[Des olympiades sont organisées au foyer pour réunir les résidents de plusieurs EHPAD de la ville et les résidents du foyer. Derrière le brassage générationnel, l’idée est aussi de rassurer les professionnels des EHPAD qui ne connaissent pas bien le handicap psychique et qui sont souvent très frileux, à tort, à l’idée d’intégrer un résident avec « l’étiquette handicap psy » dans leur EHPAD].
[Un commerçant appelle le foyer car un des résidents se comporte mal dans son commerce. L’équipe du foyer, qui a déjà travaillé cette question, demande au commerçant d’agir comme il ferait avec n’importe quel client.]
Conclusion :
Par son expertise, une institution se doit de faire attention à ne pas être elle-même embarquée dans des pratiques discriminantes auprès des résidents. Protégés sous l’étiquette d’experts et de professionnels du milieu, les salariés sont souvent discriminants. Affronter ces tendances au sein d’une équipe, les remettre en question, nécessite de l’humilité et des espaces de réflexion. Ceci est non seulement nécessaire mais aussi recommandé dans les textes de référence. Quand ce travail d’analyse des pratiques est dynamique dans une institution, les professionnels peuvent être plus pertinents et respectueux dans l’accompagnement des résidents. À partir de là, ils peuvent devenir des médiateurs précieux entre le monde du handicap et la Cité.
Informer avec tact, faire de la pédagogie discrète et sensible, sans placarder un panneau « handicap psychique » dans le dos des résidents, sans faire à sa place.
Coralie Leprevost (A.E.S) & Pierre Bidanel (psychologue).

